Recherche Diagnostic & imagerie 15 avril 2026
Shepherd et al. (2026)

Dépistage des troubles du sommeil liés aux douleurs musculo-squelettiques — Partie 1 : Explorer le rôle du physiothérapeute dans l’évaluation

Dépistage des troubles du sommeil

Introduction

En 2020, l’American Physical Therapy Association a publié une prise de position dans laquelle le rôle du Physiothérapeute dans le dépistage des troubles du sommeil a été reconnu. Même si nous savons que la mauvaise qualité de sommeil peut favoriser des douleurs musculo-squelettiques (et inversement), nous ne disposons pas de beaucoup d’outils pour contrer cette relation bidirectionnelle. C’est pourquoi, les auteurs actuels ont rédigé une note clinique afin d’aider les praticiens en physiothérapie à évaluer et à prendre en charge les troubles du sommeil de manière pragmatique. Dans la partie 1, nous expliquons comment dépister les troubles du sommeil dans les affections musculo-squelettiques.

 

Méthodes

L’étude que nous passons en revue aujourd’hui est un commentaire clinique. Cela dit, vous devez savoir que ce n’est pas une étude expérimentale : ce type d’étude, c’est celui que nous utilisons quand nous faisons nos revues. 

Par conséquent, il n’y a aucune analyse statistique : aucun participant n’a été inclus et aucune intervention n’a été réalisée. Les auteurs ont plutôt utilisé une approche pragmatique pour nous aider à repérer et à traiter les troubles du sommeil dans la pratique clinique. Pour ce faire, la littérature existante a été mise en cohérence avec les recommandations cliniques et les cadres antérieurs.

 

Résultats

Les auteurs présentent un modèle de dépistage du sommeil, progressif. 

À l’étape 1, les auteurs présentent un dépistage général du sommeil basé sur 3 questions. 

  • Combien d’heures de sommeil avez-vous en général par nuit ?
  • Vous sentez-vous bien reposé(e) pendant les heures d’éveil ?
  • Dirais-tu que ta qualité de sommeil globale est : très bonne, plutôt bonne, plutôt mauvaise ou très mauvaise ?

Rassembler des informations sur la durée et la qualité du sommeil avant de commencer l’examen subjectif peut vous aider à formuler des questions plus ciblées. Si la personne signale qu’elle dort moins de 7 heures, qu’elle ne se sent pas reposée, ou qu’elle évalue son sommeil comme « moyen » ou « très mauvais », le clinicien doit demander si la douleur musculosquelettique dont elle souffre a un impact sur son sommeil, à l’étape 2. 

L’étape 2 apporte une différenciation clé : est-ce que la dysfonction du sommeil est à l’origine des douleurs musculosquelettiques, ou bien la douleur entraîne-t-elle un sommeil de mauvaise qualité ? Même si, au premier abord, cette différence peut sembler secondaire, il est plus pertinent d’agir dès qu’un problème de sommeil sous-jacent est identifié et qu’il pourrait être à l’origine de la douleur. 

  • Le sommeil est perturbé à cause de la douleur ?
  • Ou les troubles du sommeil existaient-ils avant l’apparition de la douleur ?

En ayant ça en tête, on comprend mieux s’il faut d’abord s’attaquer à la douleur musculosquelettique ou traiter directement le trouble du sommeil.

Dépistage des troubles du sommeil
De : Shepherd et al., JOSPT (2026)

 

À l’étape 3, on recommande un dépistage des « trois principales » maladies du sommeil. Les « trois principales » maladies du sommeil regroupent l’insomnie, l’apnée du sommeil et le syndrome des jambes sans repos. 

Quatre questions doivent être abordées :

  1. Avez-vous des difficultés à vous endormir, à vous rendormir ou à vous réveiller trop tôt, au moins 3 nuits par semaine, depuis les 3 derniers mois ?
  2. Est-ce que le manque de sommeil la nuit perturbe votre fonctionnement au quotidien ?
  3. Est-ce que vous ronflez fort ou souvent, ou quelqu’un a-t-il déjà observé que vous cessiez de respirer pendant votre sommeil ?
  4. Quand vous essayez de vous détendre le soir ou de dormir la nuit, arrive-t-il que vous ayez des sensations désagréables et une agitation dans les jambes, qui s’améliorent en marchant ou en bougeant ?

Lorsque les 2 premières questions reçoivent une réponse « oui », il est conseillé de laisser le patient remplir l’Insomnia Severity Index. Un score de 15 ou plus indique une insomnie clinique et nécessite une orientation.

Lorsque les questions 1 à 3 reçoivent une réponse « oui », le questionnaire STOP-BANG peut être utilisé pour dépister une apnée obstructive du sommeil. Il signifie :

  • Snoring
  • Somnolence en journée
  • Oapnée observée
  • HypertensionPortale
  • BIndice de masse corporelle > 35
  • Âge > 50 ans
  • NCirconférence du cou (> 40 cm) 
  • Genre (masculin)

Chaque « oui » rapporte un point. Un score de 3 ou moins peut aider à écarter la présence d’un syndrome d’apnées obstructives du sommeil, avec une sensibilité de 77 %, comme le soulignent les auteurs. En cas de suspicion, une orientation est justifiée pour une évaluation plus approfondie.

Lorsque la question 4 reçoit une réponse positive, les auteurs recommandent d’administrer l’index diagnostique du syndrome des jambes sans repos (RLS-DI). Le RLS-DI comprend 10 items et les scores vont de −22, ce qui correspond à l’absence de jambes sans repos, à 20, ce qui correspond à des jambes sans repos certaines. Un score >11 est évocateur d’un syndrome des jambes sans repos. Ensuite, il faudrait déterminer si l’affection musculosquelettique contribue aux jambes sans repos, par exemple, une douleur neuropathique. Une orientation vers un médecin pour poser le diagnostic est indiquée.

 

Questions et réflexions

Un point important pour mettre cette approche pragmatique en pratique, c’est la relation patient–thérapeute, car les troubles du sommeil peuvent nécessiter d’être pris en charge via quelques changements comportementaux. Dans la partie 2, nous nous concentrerons sur la prise en charge des troubles du sommeil dans le cadre de la gestion des douleurs musculo-squelettiques. 

Les journaux du sommeil peuvent être un complément utile pour objectiver les troubles du sommeil, et les auteurs recommandent de les utiliser sur une semaine ou deux. Cela dit, ces journaux restent subjectifs et exposés à des biais de rappel, ainsi qu’à une variabilité de leur exactitude. En outre, lorsque les journaux doivent être remplis sur une période plus longue, l’observance n’est souvent pas optimale. Lors de l’administration d’un journal du sommeil, le Consensus Sleep Diary peut être utilisé : c’est un outil gratuit, développé par des experts, dont la validité et la fiabilité ont été démontrées.

Les dispositifs portables disponibles dans le commerce peuvent aussi servir à mieux comprendre les habitudes de sommeil des patients souffrant de douleurs musculosquelettiques et de troubles du sommeil. En étant plus pratique et plus accessible que la polysomnographie, considérée comme la référence, presque tout le monde peut suivre son sommeil de nuit. Cela dit, il faut bien reconnaître que tous les dispositifs portables n’ont pas été validés par rapport à cette référence, et c’est pourquoi il faut rester prudent. En plus, la précision pour détecter les différentes phases du sommeil varie fortement d’un appareil à l’autre. Ainsi, l’utilisation de dispositifs portables pour suivre le sommeil peut donner une indication des habitudes de sommeil, mais il est recommandé de les utiliser en complément d’autres méthodes d’évaluation, comme les journaux de sommeil. 

Si vous repérez un trouble du sommeil lié au début des douleurs musculo-squelettiques chez un patient, vous pouvez utiliser le cadre proposé pour orienter vers des investigations complémentaires du schéma de sommeil. En tant que physiothérapeutes, nous ne sommes pas responsables du diagnostic des troubles du sommeil, mais nous pouvons aider à les repérer. En plus des questionnaires spécifiques de dépistage du sommeil, une évaluation plus générale du sommeil peut être mise en place. Les auteurs recommandent d’utiliser l’Indice de qualité du sommeil de Pittsburgh (PSQI) et le questionnaire de perturbation du sommeil PROMIS en 4 ou 8 items. Avec des temps d’administration de ces questionnaires rapportés comme étant inférieurs à 5 minutes, le PROMIS semble valoir la peine d’être inclus en pratique pour avoir une idée générale du sommeil chez votre patient. 

Dépistage des troubles du sommeil
De : Shepherd et al., JOSPT (2026)

 

Parle-moi comme un intello

Bien sûr, cette approche pragmatique a quelques limites, la plus évidente étant le risque d’introduire un biais, puisque aucun processus de revue systématique n’a été mis en place. Du coup, on ne sait pas comment les études ont été incluses ou exclues. C’est comme regarder les choses du point de vue des auteurs et, par définition, cela va déjà influencer l’approche pragmatique telle qu’elle est présentée. Est-ce qu’ils voient beaucoup de personnes souffrant de troubles du sommeil, ou non ? Sont-ils en prise en charge spécialisée, avec accès à des outils et à des mesures spécialisés ? 

La bonne nouvelle, c’est que le commentaire clinique s’appuie sur une approche pragmatique pour nous aider au quotidien dans notre pratique. Cela ne change pas notre champ de compétences pour devenir des spécialistes du sommeil ; l’objectif est plutôt de dépister les troubles du sommeil liés à la douleur musculo-squelettique et d’agir si nécessaire en nous orientant vers le bon interlocuteur.

Comme il s’agit d’un commentaire clinique, le niveau de preuve est, par nature, inférieur à celui des essais contrôlés randomisés ou des revues systématiques. La méthodologie ne comprend pas de stratégie de recherche systématique, de critères d’inclusion prédéfinis ni d’évaluation du risque de biais, ce qui introduit un risque de biais de sélection. En d’autres termes, les auteurs auraient pu inclure de façon préférentielle des études qui soutiennent le cadre qu’ils proposent, sans démontrer de manière transparente comment les données ont été sélectionnées ni comment elles ont été pondérées.

Un atout de cette approche est sa forte généralisabilité à la pratique clinique. Les auteurs parviennent à traduire avec succès des données complexes et pluridisciplinaires—couvrant la médecine du sommeil, la psychologie et la science de la douleur—en un cadre pragmatique, progressif (étape par étape), facilement applicable en physiothérapie. En résumé, cet article propose un cadre utile sur le plan clinique et ancré dans la théorie, mais il faut interpréter ses conclusions avec prudence en raison de l’absence de validation empirique directe, du manque de méthodologie systématique et du recours à des preuves indirectes.

 

Messages à emporter

Le sommeil n’est pas seulement un symptôme : il alimente activement la douleur et la récupération. Quand les patients signalent des troubles du sommeil, au lieu de simplement les documenter, vous devriez aller plus loin et dépister d’éventuels facteurs sous-jacents à leurs douleurs musculo-squelettiques. Ce cadre actuel nous aide à déterminer si un trouble du sommeil est présent et, le cas échéant, à quel point. Le cadre lui-même est proposé comme un outil de dépistage, et non comme un outil diagnostique. Si un trouble du sommeil est identifié et considéré comme un facteur à l’origine de l’apparition ou de la persistance de la douleur musculo-squelettique, vous devez orienter le patient vers une évaluation complémentaire par des spécialistes du sommeil.

 

Référence

Shepherd, M. H., Neilson, B. D., & Siengsukon, C. F. (2026). La douleur liée au mauvais sommeil : Guide pratique pour les cliniciens afin d’évaluer et de traiter les troubles du sommeil chez les personnes souffrant de douleurs musculosquelettiques. JOSPT Open, 4(1), 12-22.

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