Douleur lombaire persistante qui ne répond pas au traitement ? Signes de dépistage évoquant une endométriose dans une lombalgie identifiés via une étude Delphi
Introduction
L’endométriose est une affection dans laquelle un tissu de type endométrial se développe en dehors de l’utérus et s’accompagne de symptômes comme des douleurs pelviennes, l’infertilité, la dysménorrhée et la dyspareunie. Même si des techniques d’imagerie comme l’IRM et l’échographie sont couramment utilisées, la laparoscopie reste la référence pour le diagnostic, car les lésions ne sont pas toujours visibles à l’imagerie. Le diagnostic est souvent retardé, avec un délai typique de 5 à 8 ans, ce qui peut entraîner des résultats patients moins satisfaisants.
Les patientes atteintes d’endométriose peuvent aussi présenter une lombalgie (LBP) non spécifique, ce qui peut créer un chevauchement entre les deux affections. Les physiothérapeutes doivent connaître ces ressemblances et repérer les signes évoquant une endométriose dans la lombalgie afin de soutenir une prise en charge appropriée et contribuer à réduire le délai de diagnostic.
Méthodes
Les recherches sur le lien entre douleur lombaire et endométriose restent limitées. Les études Delphi fournissent une méthode pour rassembler et comparer les données, puis parvenir à un consensus à partir des avis d’experts, dans les domaines où les preuves sont rares.
L’étude comprenait trois séries de questionnaires (fig. 1). Les deux premières séries ont été complétées par deux groupes distincts d’experts : l’un spécialisé dans l’endométriose, l’autre dans la lombalgie. Lors de la troisième série, les deux groupes ont été réunis afin d’aboutir à un accord final. Un résumé de la littérature a été fourni avec le premier questionnaire, et les résumés des séries précédentes ont été partagés avec chaque nouvelle série. L’étude prévoyait trois séries de questionnaires.
L’auteur de l’étude a préparé un document partagé qui recense les objectifs, la méthodologie, un résumé des connaissances sur l’endométriose et les lombalgies, ainsi que le lien établi entre ces deux pathologies. La compilation de cette documentation partagée s’est appuyée sur une revue préalable de la littérature scientifique.
Sélection d’experts
Des experts de l’endométriose (physiothérapeutes du plancher pelvien) et des experts des lombalgies (physiothérapeutes en musculo-squelettique, groupe MSK) ont été recrutés selon des critères d’inclusion dans deux sous-groupes distincts, chacun comprenant au moins neuf experts. Ce nombre a été retenu conformément au nombre minimal de participants recommandé pour les lignes directrices de consensus formalisées (RCF) par la Haute Autorité de Santé (HAS) française.

Premier tour
La première série comprenait 3 sections :
- Caractéristiques des participants et statut d’expert ;
- Questions ouvertes sur les éléments cliniques évocateurs d’une endométriose chez les patientes souffrant de lombalgie (LBP). Aucun élément n’a été fourni aux participant(e)s. On leur a demandé de proposer au moins trois éléments pour chaque étape du raisonnement clinique (recueil de l’anamnèse, examen clinique et réévaluation), puis d’évaluer leur importance clinique (faible, modérée ou élevée). L’importance clinique était définie comme suit :
- Faible: augmente légèrement la probabilité d’endométriose et doit être combiné avec d’autres éléments.
- Modéré: augmente modérément la probabilité et doit être combiné avec au moins un autre élément.
- Élevé : augmente fortement la probabilité et, à lui seul, suffit à suspecter une endométriose.
- Les déclarations concernant l’orientation du patient, évaluées sur une échelle de Likert à 7 points.
Deuxième tour
Le deuxième tour a été mené séparément au sein de chaque sous-groupe. Il visait à parvenir à un consensus sur les items proposés au premier tour, à évaluer l’accord des experts sur les items qui avaient atteint un quasi-consensus, et à évaluer les nouveaux items issus des reformulations suggérées lors du premier tour.
Troisième tour
L’objectif de la troisième phase était d’aboutir à un consensus entre les deux sous-groupes. Le questionnaire comprenait donc des items qui avaient été acceptés ou étaient restés incertains dans les deux sous-groupes au cours des deux premières phases, ainsi que des items issus de reformulations et de commentaires.
Critères d’analyse
Tour 1
Tous les items proposés ont été conservés pour le deuxième tour. Ils ont été regroupés dans un tableau et classés selon la fréquence de leurs suggestions. Ce tableau a été transmis aux experts avec le deuxième questionnaire. Les réponses non interprétables ou inappropriées ont été exclues. Les items liés à l’orientation/à la référence des patients, évalués à l’aide d’une échelle de Likert, ont été analysés selon les critères définis pour les tours 2 et 3.
Rondes 2 et 3
Les experts ont évalué chaque élément à l’aide d’une échelle de Likert à 7 points (1 à 7). L’accord était considéré comme atteint lorsque toutes les notes étaient soit ≤ 4, soit ≥ 4. Toutes les autres distributions étaient considérées comme en désaccord.
Chaque élément a été classé comme suit :
- Forte adhésion (acceptée) : Médiane ≥ 6, accord entre les experts, et toutes les évaluations dans [6–7]
- Accord relatif (accepté) : Médiane ≥ 5, accord entre les experts, et toutes les évaluations dans [4–7] OU toutes les évaluations dans [4–7], sauf une
- Incertitude : Médiane entre 4 et 7, avec au plus trois experts attribuant une note ≤ 4
- Rejeté : Toutes les autres situations
Cas particuliers (pour limiter l’impact des valeurs aberrantes)
- Si la médiane était > 5,5 et que toutes les notes se situaient dans [6–7], à l’exception d’une seule (tour 2) ou de deux (tour 3) notes plus faibles (< 7), l’item était considéré comme approprié avec un fort accord
- Si toutes les notes étaient comprises entre [4–7], sauf une (tour 2) ou deux (tour 3) notes < 4, l’item était considéré comme approprié avec un accord relatif
Critère supplémentaire
Le seuil de consensus pour les niveaux d’importance clinique a été fixé à 75 %.

Résultats
Participation
Dans le sous-groupe MSK, 9 expert·e·s sur 10 (90 %) ont répondu au tour 1, et 7 (70 %) aux tours 2 et 3. Dans le sous-groupe PP, 10/11 (90,9 %) ont répondu aux tours 1 et 2, et 7 (63,6 %) au tour 3. Tous les expert·e·s avaient suivi une formation post‑universitaire en endométriose ou en lombalgie. Environ la moitié étaient des formateurs/trices ou avaient donné des conférences : 47 % étaient membres de sociétés savantes, 37 % enseignaient dans des écoles de kinésithérapie, et trois avaient contribué à des publications.

Résultats des tours
Round 1 a généré 64 items (MSK) et 61 (PP). Après le tour 2, 43 items (MSK) et 27 items (PP) ont progressé vers le tour 3.
Au tour 3, 12 items ont été acceptés (9 signaux cliniques évoquant une endométriose dans la lombalgie (LBP) et 3 recommandations d’orientation).

Consensus de référence inclus :
- Informer les patientes au sujet d’une endométriose suspectée et suggérer d’en parler avec un médecin (accord total)
- S’adresser à un médecin généraliste avec un compte rendu écrit et la poursuite des soins de physiothérapie (accord relatif)
Analyse des rondes
Les résultats sont restés stables entre les tours 2 et 3 (aucun changement significatif).
La plupart des éléments finaux (82 %) ont été proposés par les deux groupes au départ ; 18 % ne l’ont été que par le groupe MSK.
Différences entre les groupes :
- Les experts en PP étaient plus sélectifs pour les items d’interrogatoire
- Les experts MSK ont été plus sélectifs pour les items d’examen clinique
- Moins de désaccord sur les éléments de réévaluation et d’orientation

Questions et réflexions
Concernant la douleur pelvienne, seuls les éléments anamnestiques liés à la santé pelvienne et aux symptômes digestifs ont fait l’unanimité. Les dysménorrhées sévères étaient le seul symptôme ayant atteint un consensus en tant que signal évoquant une endométriose dans la douleur lombaire, ce qui justifiait l’orientation du/de la patient(e). Concernant la lombalgie, seule la présence d’une douleur cyclique a fait l’unanimité. Cependant, les autres éléments anamnestiques mentionnés ci-dessus peuvent encore être cliniquement pertinents et sont faciles à intégrer dans l’évaluation des patient(e)s présentant une lombalgie.
Ces résultats concordent avec les données déjà publiées dans la littérature. Un revue narrative qui met en évidence que les symptômes liés aux menstruations sont des indicateurs clés et qu’ils doivent conduire à une orientation. Les symptômes digestifs et les facteurs génétiques potentiels sont aussi étayés par la littérature, aux côtés de symptômes bien établis tels que la dysménorrhée, les douleurs pelviennes chroniques, la dyspareunie et l’infertilité.
Même si aucun mécanisme unique et clairement établi n’explique le lien entre l’endométriose et les douleurs lombaires, plusieurs hypothèses existent. Une explication possible est la douleur projetée (référée) du bassin vers la région lombo-sacrée. En plus, la sensibilisation centrale — souvent observée chez les patientes ayant une endométriose — pourrait aussi contribuer à la présence de douleurs lombaires.
Fait intéressant, un rapport de cas a décrit un tissu endométrial situé sur le corps vertébral L3 chez une patiente de 33 ans présentant des lombalgies basses récurrentes cycliques ; le diagnostic a été confirmé par l’IRM et une biopsie chirurgicale.
Parle-moi comme un intello
Cette étude provient d’un mémoire de master et présente donc des limites intrinsèques. Elle a été menée par un seul chercheur, ce qui a pu limiter la portée du travail. Comme l’a reconnu l’auteur, cela pourrait aussi avoir introduit un biais de confirmation, avec la possibilité que certaines questions aient été orientées et sujettes à une interprétation subjective.
Malgré ces limites, l’étude constitue une base précieuse pour identifier des caractéristiques cliniques évocatrices d’une endométriose chez des patientes présentant des lombalgies. Toutefois, le fait que l’étude ne comprenne que des kinésithérapeutes/physiothérapeutes français pourrait limiter la généralisation des résultats. Des études Delphi futures, impliquant un panel d’experts plus large et plus diversifié, provenant de régions et d’horizons variés — y compris des gynécologues, des sages-femmes et d’autres professionnels de santé concernés — pourraient apporter des éclairages plus complets et permettre une identification plus exhaustive des caractéristiques communes entre ces pathologies.
D’un point de vue méthodologique, le recours à des questions structurées a pu introduire un biais. L’intégration de réponses ouvertes en parallèle des méthodes qualitatives, comme l’analyse thématique, pourrait permettre d’explorer plus en profondeur le lien entre lombalgie et endométriose. De plus, des études de validation supplémentaires sont nécessaires pour évaluer la sensibilité et la spécificité des caractéristiques cliniques identifiées.
Messages à emporter
Les signes clés en faveur d’une endométriose dans les lombalgies
- Dysménorrhée sévère (douleur intense, absentéisme à l’école/au travail ou résistance aux antalgiques de première intention) — consensus le plus fort pour une orientation.
- Douleurs lombaires influencées par le cycle menstruel — un schéma cyclique peut évoquer une endométriose.
- Dyspareunie profonde (douleur pendant les rapports sexuels).
- Douleurs pelviennes chroniques localisées dans le bas-ventre.
- Des symptômes gastro-intestinaux tels que des ballonnements, de la constipation, de la diarrhée, des nausées ou des douleurs lors de la digestion.
- Antécédents familiaux chez des apparentés du premier degré (mère, sœur) d’endométriose.
- Autres sites de douleur concomitants — ils peuvent renforcer la suspicion, mais restent moins spécifiques.
Résultats de l’examen clinique
- Reproduction ou augmentation des lombalgies lors de la palpation abdominale (hypogastrique) — peut évoquer une participation viscérale.
Considérations pour une réévaluation
- Surveillez si le cycle menstruel déclenche ou aggrave les douleurs lombaires basses, en particulier lorsqu’elles s’accompagnent de symptômes ano-rectaux, urinaires ou sexuels.
Intégration clinique
- Incluez un dépistage des symptômes menstruels et pelviens dans les évaluations des lombalgies, même lorsque les patients présentent, en apparence, une douleur uniquement musculo-squelettique.
- À savoir : une douleur projetée au niveau du bassin et une sensibilisation centrale peuvent contribuer à la lombalgie en cas d’endométriose.
Limites à garder à l’esprit
- La plupart des données sont basées sur le consensus d’experts entre physiothérapeutes français ; il est possible que les résultats ne soient pas généralisables à l’échelle mondiale.
- Des recherches de haute qualité sont nécessaires pour étudier plus en détail le lien entre la lombalgie et l’endométriose.
Référence
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